7 – SA MAJESTÉ REÇOIT

Pour souligner plus nettement sa pensée, l’attaché du ministère des Affaires étrangères s’inclina pour dire :

— Je suis véritablement désolé d’apporter à Votre Majesté cette mauvaise nouvelle !

— Quelle mauvaise nouvelle ?

Sans sourciller, l’attaché reprit, en articulant bien nettement ses mots :

— Je disais à Votre Majesté qu’il est difficile pour Elle, impossible même, d’aller aujourd’hui aux courses de Longchamp, ainsi qu’Elle avait daigné en manifester le désir…

— Ah ! pourquoi ? fit la voix sortie de la bergère et qui provenait d’un personnage presque invisible tant il disparaissait sous un amoncellement de coussins.

L’attaché expliqua :

— M. le Président de la République inaugure précisément aujourd’hui, au musée de Bagatelle, l’exposition des Trois Cents Bustes ; rien n’avait été prévu et le Protocole ignorait cette cérémonie ; or, si Votre Majesté se rendait au Bois de Boulogne, sa voiture risquerait de rencontrer celle du chef de l’État. Il conviendrait dès lors que Votre Majesté s’arrêtât pour s’entretenir quelques instants avec le Président de la République. Mais Votre Majesté serait certainement désobligée de se trouver ainsi en représentation officielle sans que les détails de l’entretien aient été réglés.

— En effet, en effet, grogna la voix.

— C’est tout ce que j’avais à transmettre à Votre Majesté !

— Vraiment ! murmura encore l’énigmatique interlocuteur, de plus en plus dissimulé dans ses coussins.

— Votre Majesté daigne-t-elle me congédier ?

Un petit éclat de rire fusa du fond du large fauteuil, la voix lointaine susurra :

— C’est vrai, j’allais l’oublier !

Puis sur un ton plus grave :

— Je daigne, en effet. Comte de Candières, vous pouvez vous retirer.

Après de nombreuses courbettes, marchant à reculons afin de ne point tourner le dos à « Sa Majesté », l’élégant visiteur avait gagné la porte du salon. Il sortit sur un dernier salut.

Les coussins s’agitèrent, quelqu’un émergea de la bergère, traversa à grands pas la pièce, s’étira voluptueusement, puis éclata de rire :

Jérôme Fandor se retrouvait seul, une fois encore, dans les appartements royaux.

— Ouf ! s’écria le journaliste, je croyais qu’il ne décollerait jamais, cet animal-là… Votre Majesté… Sa Majesté… Sire… le Roi… eh ma foi, ça flatte l’oreille, ça fait plaisir à entendre… surtout quand on n’en a pas l’habitude. L’habitude ? voilà déjà 24 heures pourtant que je commence à m’y faire… je finirai par croire que ce n’est plus une plaisanterie… Sa Majesté !… Ma Majesté !… je ne prétends pas qu’il faut être plus royaliste que le roi… mais enfin je dois l’être au moins autant que lui… autant que moi. Le roi, qu’est-il devenu ? que fait donc Frederick-Christian II à l’heure actuelle ?

Le journaliste, en effet, était intrigué.

Depuis l’aube de ce premier janvier où, au sortir du commissariat de police, on l’avait respectueusement conduit dans les appartements du souverain de Hesse-Weimar, au Royal-Palace, il allait de surprises en surprises.

Fandor avait d’abord cru qu’il avait été amené là sur le désir du roi.

Peu à peu, il avait compris, à l’attitude du personnel de l’hôtel, aux respectueuses paroles qui lui étaient adressées, qu’on le considérait non pas comme un intime du roi, mais bien comme le roi lui-même !

Le roi, qui certainement, l’avait fait relâcher, avait son plan pour le tirer d’affaire, et dès lors il convenait de ne point désobliger cet aimable souverain. Toutefois, était-ce possible ? Déjà, la veille, Fandor s’était rendu compte qu’il était l’objet d’une surveillance discrète, mais incontestable.

Un gérant du Royal-Palace était venu informer son auguste client que « l’automobile de Sa Majesté était avancée ». Peut-être cette voiture le conduirait-elle à un endroit qu’il importait de connaître ? Fandor, par-dessus son habit, – car il n’avait pas d’autre vêtement – avait enfilé sa pelisse, coiffé son chapeau, était descendu jusqu’au hall du Palace, le chapeau sur les yeux, le visage enfoncé dans le vêtement. Fandor regretta aussitôt sa décision. Il reconnut cinq ou six têtes d’agents de la Sûreté qui lui étaient familières et se rendit compte qu’il ne pourrait faire vingt mètres dehors sans que la police tout entière ne sût où il allait. Il y avait, arrêtées devant le porche de l’hôtel, trois ou quatre superbes automobiles.

Fandor n’était pas l’homme des hésitations. Il avait brusquement rebroussé chemin et, en dépit de la surprise de la valetaille qui faisait la haie sur son passage, il était rapidement remonté dans les appartements royaux. Le reste de la soirée, on l’avait laissé tranquille.

Le jeune homme, après avoir fermé à double tour la porte de la chambre, s’était étendu sur une bergère.

Las de s’énerver, d’attendre, Fandor commençait à s’amuser prodigieusement de la situation absolument invraisemblable dans laquelle il se trouvait. Les heures en tête à tête avec soi-même étaient un peu longues : Fandor se distrayait des moindres incidents. Il s’était beaucoup diverti de la visite de l’attaché du Protocole.

La position de roi n’était pas sans inconvénient d’ailleurs.

La note de l’hôtel était là, devant lui.

— Onze mille francs, pensait Fandor, pour une demi-semaine de séjour… ça n’est rien évidemment lorsqu’on s’appelle Frederick-Christian II, mais pour un pauvre bougre de journaliste, voilà une ardoise qui me paraît assez salée !…

La sonnerie grêle du téléphone intérieur retentit. Le journaliste se précipita à l’appareil, écouta quelques instants, puis son visage s’étant soudain illuminé d’un large sourire, il répondit à son interlocuteur à l’autre bout du fil :

— Vous pouvez faire monter !

***

— Ça, murmura Fandor en traversant rapidement le grand salon, c’est assurément la Providence qui m’envoie ce monsieur !

Le journaliste recevait, quelques secondes après, un homme d’une quarantaine d’années, sanglé dans une redingote et ganté de clair.

— Je suis, dit-il, le chef du secrétariat particulier du Comptoir National de Crédit, à la disposition de Votre Majesté pour ses règlements de compte. Votre Majesté excusera notre directeur de n’être pas venu lui-même prendre ses ordres comme il a le plaisir et l’honneur de le faire à l’ordinaire, mais notre directeur est souffrant depuis quelques jours. C’est pourquoi je me suis permis de solliciter cette audience de Votre Majesté…

Tandis que Fandor, réprimant avec peine un fou rire, s’applaudissait des circonstances qui lui permettaient une fois encore de ne pas être traité d’imposteur par quelqu’un connaissant le vrai roi, le haut employé du Comptoir National de Crédit, sortant un épais dossier de sa poche, énumérait le détail des recettes et dépenses effectuées par la banque pour le compte de son auguste client.

Et, des explications assez incompréhensibles pour Fandor, celui-ci ne retint qu’une chose : l’employé avait sur lui une forte somme qu’il tenait à la disposition du souverain si celui-ci en manifestait le désir…

Très dignement, Fandor déclinait la proposition, lorsqu’il songea soudain à la note de l’hôtel. Avec des gestes lents et dignes, il tendit le mémoire du Royal-Palace au secrétaire du Comptoir :

— Veuillez régler pour moi ceci sans plus tarder… Et soyez large pour les pourboires !

***

Un groom apporta les journaux. Fandor prit la liasse que lui tendait le petit chasseur. Mais à peine eut-il examiné les feuilles :

— Ces animaux-là, grogna-t-il à mi voix, m’apportent toujours des journaux de Hesse-Weimar… c’est insupportable, je ne sais pas un traître mot d’allemand… Je m’en fiche de tout cela !… ce que je veux, c’est un journal du jour, quelque chose qui me renseigne sur ce qui se passe… La Capitale, par exemple, ma bonne Capitale ! Jérôme Fandor allait appuyer sur une sonnerie électrique lorsque le gérant du Royal-Palace, que Fandor ne voyait que dans les circonstances importantes, se présenta à l’entrée de l’appartement.

— Quoi ?

Le gérant gravement répondit :

— C’est Mlle Marie Pascal !

— Bon, pensa Fandor, quel est encore ce numéro-là ?

Il demanda, l’air soupçonneux, désagréable :

— Que veut-elle ?

Le gérant tendait une lettre.

— Votre Majesté a daigné accorder une audience à Mlle Marie Pascal.

Fandor se résigna.

Sans y prendre garde, étrangement familier, le journaliste jetait un coup d’œil d’intelligence au gérant :

— Est-elle jolie au moins, cette demoiselle ?

Mais l’employé du Royal-Palace conservait un visage impassible.